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Woland
MessagePosté le: Mar 25 Déc 2007 9:05    Sujet du message: Frénésie purificatrice et persécutions

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LA CHRONIQUE des éditions LES BELLES LETTRES

Le vendredi 21 décembre 2007

Chaque vendredi, Michel Desgranges, Président du Conseil de surveillance des Éditions Les Belles Lettres,
vous propose une libre promenade autour de livres d'hier et aujourd'hui, et invite des amis.


ABSTINENCE (...)

Chic, je vais faire des économies ! À partir du premier janvier prochain, je n'irai plus au restaurant – une
coalition de médecins criminels et de politiciens veules et cruels a décidé de m'interdire d'y allumer, une fois
bu mon café, ma cigarette d'après-déjeuner.
Cette mesure coercitive a, globalement, été accueillie avec plaisir par les tenanciers ; ils la perçoivent comme
une source de profit – plus de cendrier à vider et laver, à remplacer en cas de casse – et la première phase
d'un ultérieur et plus juteux accroissement de rentabilité.
Car la persécution, on le sait, ne naît pas de l'existence d'un objet à persécuter, mais du caractère des persécuteurs,
de leur frénésie purificatrice déguisée sous la prétention de faire le bien, et par nature cette bienfaisante terreur
(cf. le classique L'empire du bien de Philippe Muray) ne s'arrête jamais, toujours alimentée par de nouvelles cibles.
La guerre contre les fumeurs est désormais considérée comme gagnée et de nouveaux fronts se sont ouverts ;
comme toujours, l'ennemi est ce que l'homme prend plaisir à ingérer (et qui, bien sûr, lui fait du mal et ainsi
nuit à la communauté) et voici que pleuvent les mises en garde, évidents préludes à d'imminentes interdictions,
contre les viandes rouges, les nourritures grasses, les boissons à bulles, le sucre sucré et le sel salé, et les restaurateurs
se prennent à rêver – à défaut de la promise TVA à 5,5, ou en échange ? – de la prohibition de tous
ces produits qu'il faut acheter, préparer, servir – ah, ces assiettes à changer, ces fournisseurs cupides,
ces petits matins aux Halles ! – et de l'avènement du plat unique, le propret haricot vert cuit en un passage
rapide sous le robinet d'eau chaude, offert (moyennant finances) dans une écologique écuelle en bois qui ne
se lavera que mensuellement, et comme se réjouiront les clients, émerveillés citoyens d'un nouveau
monde sain (Brave new world, pour citer Aldous Huxley), et comme s'envoleront les bénéfices des commerçants
dont les recettes ne seront plus grevées d'ennuyeuses dépenses !
Cet univers parfait avait été deviné par Jean-Jacques Brochier, qui durant des décennies dirigea Le magazine
littéraire
, dans son prophétique pamphlet Je fume, et alors ?, publié en 1990 et qui est, en 2007,
une lecture d'actualité.
Univers voulu par des précurseurs, auxquels, présentement, nul hommage n'est rendu, ce qui est bien curieux ;
ils étaient médecins, allemands, membres du parti national-socialiste, encouragés et soutenus par les services
de propagande de ce dernier; on trouvera le récit de leur combat pionnier dans l'ouvrage très érudit de l'historien Robert Proctor
La guerre des nazis contre le cancer, on y verra également la reproduction de belles affiches dénonçant
les fumeurs dégénérés (juifs, nègres, capitalistes, prostituées...) et un superbe portrait du modèle suprême
– le Führer, qui, lui, ne boit ni ne fume.
Pourtant nulle cérémonie à grand spectacle, nulle fête télévisuelle et consensuelle ne rend l'hommage dû à ces soldats
de la première heure, dont le triomphe posthume me chasse des lieux publics (de propriété privée...).
Good bye, cruel world ! (Roger Waters, The wall) – je laisse la plume à mon ami, fumeur , juif et
insuffisamment capitaliste à son goût, Richard Zrehen (...).

M.D.

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